F-35 : Chronique d’un naufrage technologique et financier que l'on ne peut plus ignorer 1. Introduction : Le mirage de l'avion universel Au tournant des années 2000, la promesse de Lockheed Martin et du Pentagone était aussi séduisante qu'arrogante : un avion de combat unique, la « communalité » absolue, capable de satisfaire les besoins divergents de l’Air Force, de la Navy et des Marines, le tout à un coût défiant toute concurrence. Le F-35 devait être le pivot d'une « monoflotte » mondiale. Pourtant, le dernier rapport de la Cour des comptes américaine (GAO) de juin 2024 vient achever ce mirage. Ce que nous observons aujourd'hui n'est plus une simple déviation de trajectoire, mais un fiasco industriel prémédité. Comment l'avion le plus sophistiqué — et le plus cher — de l'histoire est-il devenu un boulet stratégique que les nations traînent comme un boulet financier ? 2. 44 % : Le chiffre qui fait trembler les états-majors Les chiffres du GAO sont sans appel et révèlent une dégradation systémique. En 2021, le taux de disponibilité (aptitude à remplir au moins une mission) était de 67 %. En 2025, il s'effondre à 44 %. Plus grave encore, l'aptitude à remplir l'intégralité des missions prévues tombe à un niveau dérisoire de 25 %. Le coût de l'heure de vol, désormais fixé à 53 000 $, transforme cet appareil en un luxe inabordable, même pour des nations prospères. La Suisse et la Norvège découvrent avec amertume que maintenir une telle flotte est un gouffre. Au Royaume-Uni, les documents parlementaires sont explicites : à cause de cette indisponibilité chronique, la Royal Air Force estime qu'elle devra acheter 27 appareils supplémentaires simplement pour espérer aligner les trois escadrons initialement prévus. C'est l'aveu d'un échec logistique sans précédent. 3. Le grand reniement de la Rand Corporation : La fin de la "monoflotte" Le socle intellectuel du programme reposait sur une étude de la Rand Corporation de 2008 prônant la standardisation. Mais en 2013, ce même centre de réflexion a publié un désaveu cinglant intitulé : « Do Joint Fighter Programs Save Money? ». Leur conclusion ? Le concept de flotte unique est une chimère. « Les économies attendues d'un avion commun à plusieurs services ont été annulées par la complexité engendrée par les exigences divergentes. [...] Ce concept n'a jamais permis de réduire les coûts totaux du cycle de vie d'un avion de chasse. » En voulant créer un avion "tout-en-un", les ingénieurs ont engendré un monstre de sur-spécification. Sur le plan opérationnel, la Rand souligne qu'une dépendance exclusive à une seule plateforme crée une vulnérabilité critique : un défaut technique majeur peut clouer au sol l'intégralité d'une défense nationale, anéantissant toute résilience stratégique. 4. Le retour tactique au "High-Low Mix" : Les pragmatiques s'adaptent Face à ce que l'organisme d'audit australien (NAO) qualifie de "Death Spiral" (spirale de la mort), les nations les plus lucides réintroduisent le concept de "High-Low Mix" : un mélange de F-35 pour les missions d'exception (High) et d'avions de génération 4.5 plus robustes (Low). * L'Australie : Après les alertes de la NAO sur l'explosion des coûts, Canberra a renoncé à l'objectif de 100 F-35. Le budget des 24 derniers appareils a été réalloué à la modernisation des F-18, garantissant une capacité de frappe éprouvée à un coût maîtrisé jusqu'en 2040. * Israël : Malgré son accès privilégié à la technologie américaine, l'État hébreu a signé pour des F-15 IA (8,58 milliards de dollars), concluant qu'une flotte 100 % F-35 serait financièrement insoutenable. * Le Japon : Pour éviter l'épuisement budgétaire, Tokyo a investi 1,4 milliard de dollars pour prolonger ses F-15 quadragénaires plutôt que d'étendre sa flotte de F-35. * Les États-Unis : L'US Air Force, dont la flotte affiche une moyenne d'âge inquiétante de 37 ans, est en mode survie. Elle commande désormais 72 à 100 nouveaux chasseurs par an, incluant massivement des F-15EX Eagle 2 pour compenser l'incapacité du F-35 à générer un volume de vol suffisant. 5. Omerta et déni démocratique : Quand la vérité devient gênante Le dossier F-35 ne relève plus seulement de la défense, mais de l'éthique démocratique. Le 7 août dernier, le Département de la Défense américain a franchi un cap en censurant le rapport complet sur l'appareil. Cette opacité se propage chez les alliés : * Au Canada : Le gouvernement a refusé, par un vote politique (6 voix contre 3), de publier des études de coûts montrant qu'une flotte de Gripen coûterait 50 millions de dollars par an contre 250 à 300 millions pour le F-35. * En Suisse : Après une visite politique de Joe Biden, Berne a dû revoir ses ambitions. Le "contrat à prix fixe" s'est évaporé, obligeant le gouvernement à demander un crédit supplémentaire de 394 millions de francs suisses pour n'acheter que 30 avions au lieu des 36 prévus. * En Belgique : Pour éviter d'ouvrir la porte à une compétition légale avec le Rafale ou le Gripen, la défense belge utilise une astuce tactique : acheter des appareils par lots de 11, une quantité trop faible pour justifier l'évaluation d'alternatives, tout en s'enfonçant dans une dépendance totale. * Aux Pays-Bas : Un rapport de 2024 pointe une pénurie de pièces détachées si grave qu'elle empêche les pilotes de maintenir leurs fondamentaux tactiques. 6. Le "Paper Tiger" : 400 avions livrés sans capacité de combat C’est sans doute l'aspect le plus scandaleux de ce dossier : Lockheed Martin a livré, au cours des trois dernières années, plus de 400 appareils disposant d'une capacité opérationnelle de combat nulle. Ces avions sont techniquement des "planeurs de luxe" ou des "presse-papiers" à plusieurs dizaines de millions d'unités, sortis d'usine sans les logiciels ou les équipements nécessaires pour faire la guerre. Ils attendent des mises à jour hypothétiques et coûteuses. Nous sommes en pleine "spirale de la mort" : les États achètent de nouveaux avions uniquement pour compenser l'indisponibilité de ceux qu'ils possèdent déjà, dans l'espoir désespéré de maintenir un semblant de présence aérienne. 7. Conclusion : Vers une souveraineté européenne retrouvée ? Le F-35 n'est plus un outil de défense, c'est un instrument de soumission technologique et budgétaire. Face à la menace russe, la priorité n'est pas d'aligner des avions furtifs en panne, mais des flottes capables de décoller en nombre. Le Rafale, le Gripen et l'Eurofighter ont prouvé leur supériorité opérationnelle et leur viabilité économique. L'heure n'est plus aux faux-semblants. Les décideurs qui acceptent de lier les mains de leur défense nationale pour les quarante prochaines années à une plateforme qui ne remplit pas ses promesses de vol portent une responsabilité historique. La souveraineté européenne passera par le courage de dire « stop » à l'hégémonie de ce naufrage industriel et de privilégier enfin des solutions de résilience concrètes. Tags:

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