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La coupe du monde de Rugby, c’est parti et les All Blacks ont joué leur premier match hier contre les Tonga, en prélude duquel ils ont interprété leur célèbre danse guerrière, le Haka, à grand renfort de langues tirées et d’yeux exorbités.
Mais bien que l’équipe de Nouvelle-Zélande effectue ce rite traditionnel depuis 1905, une tribu Maori (les Ngati Toa) cherche depuis plusieurs années à faire reconnaître ses droits sur le Haka, en revendiquant la propriété intellectuelle sur ce chant inventé par un de leurs chefs , Te Rauparaha, dans les années 1820.
Il aura même fallu qu’un traité intervienne en mars dernier entre cette tribu et le gouvernement Néo-Zélandais pour trouver un arrangement, alors que les Maori menaçaient de faire enregistrer le Haka Ka Mate comme marque !
Le conflit remonte en fait à 2006, lorsque les Maoris voulurent se plaindre de l’usage du Haka dans une publicité pour Fiat, où l’on voyait la dance rituelle parodiée. L’affaire avait quasiment tourné à l’incident diplomatique, avec une plainte adressée par le gouvernement néo-zélandais à l’Italie, mais la publicité ne fut cependant pas retirée.
Les Maoris ont également considéré que le Haka avait été utilisé de manière peu respectueuse dans ce spot néo-zélandais pour un concours de la meilleure boulangerie, dans lequelle on voit de petits bonhommes en biscuit exécuter la danse avec des voix nasillardes.
Pour lutter contre ce type de dérives, les Ngati Toa cherchèrent à déposer le Ka Mate comme marque auprès de l’Intellectual Properties Office de Nouvelle Zélande, mais cette agence rejeta leur prétention.
Malgré cela, la question resta brûlante jusqu’à ce qu’en 2009, un terrain d’entente fut trouvé avec le gouvernement néo-zélandais : par le biais d’un accord passé avec la tribu des Ngati Toa, celui-ci s’engagea à reconnaître ses droits de propriété intellectuelle sur le Haka Ka Mate, mais à la condition que l’équipe de Nouvelle Zélande puisse continuer à l’interpréter lors de ces matchs, ainsi que tous les autres citoyens néo-zélandais (le Haka étant devenu une sorte d’hymne national) dans la mesure où ils n’en font pas un usage commercial. En revanche, si des sociétés commerciales souhaitaient promouvoir leurs produits en utilisant le Haka, il leur faudrait le faire d’une manière respectueuse, en demandant l’accord préalable de la tribu, qui resterait libre de demander des royalties.
Cette solution de compromis, qui n’est pas devenue immédiatement opérationnelle en 2009, avait suscité les interrogations des juristes, car le chant Ka Mate créé par le chef Te Rauparaha (mort en 1849) est entré dans le domaine public depuis longtemps et il était un peu paradoxal de reconnaître un droit de propriété intellectuelle au profit des Maoris. Certains spécialistes estimaient que pour arriver à un tel résultat, un simple accord avec la tribu n’était pas suffisant, mais qu’il aurait fallu modifier la loi néo-zélandaise sur le copyright pour doter le Haka d’un statut spécial.
Te Rauparaha, le chef Maori auteur du Haka Ka Mate (Domaine public. Source : Wikimedia Commons)
On restait donc dans un certain flou à l’approche de la coupe du Monde, jusqu’à ce qu’un Memorandum of Understanding soit signé en mars dernier entre la New Zealand Rugby Union et les représentants de la tribu Ngati Toa, autorisant gracieusement les All Blacks à entonner le Haka au cours de leurs matchs, tout en prévoyant un intéressement des Maoris pour les usages publicitaires.
Notons qu’il est certainement dommage qu’un peuple soit obligé de revendiquer des droits de propriété intellectuelle sur des éléments de son patrimoine pour pouvoir le protéger. Il en résulte une atteinte au domaine public, qui pourrait également entraîner des dérives importantes.
Heureusement, un traité international est actuellement en cours de négociation au niveau de l’OMPI (Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle) relatif à la protection des ressources génétiques, des savoirs traditionnels et du folklore. Ce texte devrait aboutir à la reconnaissance d’un statut particulier pour les éléments culturels tels que le Haka, et il sera intéressant de voir quels mécanismes seront mis en oeuvre pour leur protection.
En attendant, les All Blacks ne seront pas privés de cette arme psychologique redoutable qu’est le Haka face à leurs adversaires et les néo-zélandais vont sans doute s’en donner eux aussi à coeur joie (comme lors de cette flashmob impressionnante organisée pour l’ouverture de la compétition dans un centre commercial !).
Le Haka sera également abondamment utilisé à des fins publicitaires dans des spots , pour lesquels les Maoris devraient donc toucher des royalties, ce qui a semble-t-il un peu modifié leur manière d’appréhender les choses…
En effet, autant celui-ci pour Adidas me paraît assez respectueux de l’esprit de la tradition :
Autant cet autre autre pour Lego (qui m’a beaucoup fait rire) ne me paraît pas tellement différent de la danse des petits bonhommes en biscuit qui avait déchaîner leur colère, il y a quelques années :
No comment…
Vous savez donc à présent à qui appartient le Haka des All Blacks, mais n’oublions pas non plus que comme c’est le cas pour toutes les grandes manifestations sportives, les images ne sont pas libres et appartiennent aux sociétés organisatrices (c’est le cas pour les jeux olympiques par exemple, avec un CIO particulièrement agressif dans la défense de ses droits).
La Coupe du Monde de Rugby n’échappera pas à la règle. La preuve ? Je n’ai pas pu poster la vidéo du premier Haka exécuté par les All Blacks hier, ca celle-ci a déjà été retirée de Youtube, suite à une plainte de la Rugby World Cup Limited !
Mais rassurez-vous, vous pouvez continuer à faire le Haka chez vous dans votre salon, à condition de respecter la tradition !
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